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A qui profite le développement durable ?

Le développement durable n’est qu’un nouveau produit de la mondialisation, qui ne profite pas aux pauvres. Ah bon ?

Le petit livre vert de Brunel

Je ne suis pas rancunier : Sylvie Brunel, je l’avais déjà lue, et je n’étais pas trop d’accord avec ses propos (et ceux de ses compères géographes) sur un monde qui va bien, qui continue à être façonné par l’homme, car la terre est au service de l’homme et pas l’inverse.

Ce discours, elle le continue avec ce livre « A qui profite le développement durable ? ».

Il est petit, vert, assène certaines vérités et quelques bêtises : j’ai eu un certain plaisir à le lire, j’ai été convaincu par certains propos, mais les moments d’exaspération n’ont pas manqué !

Ça va chauffer !

Pour résumer les propos de l’auteur, le développement durable n’est qu’une nouvelle forme de business, qui profite aux riches, qui désavantage les pauvres, qui permet aux compagnies de continuer à produire en bénéficiant d’une nouvelle arme commerciale : « sauver la planète ».

Et ça fonctionne d’autant mieux que les ONG jouent les oiseaux de mauvais augure, en se focalisant sur tout ce qui va mal.

On culpabilise les habitants des pays développés sur leur mode de consommation, on demande aux pays du Sud de ne pas polluer comme nous, en plus de leur demander de protéger des territoires au nom de la biodiversité, reléguant les populations locales au second plan.

Tout cela en surfant sur un réchauffement imputé à l’homme : on prend des mesures inéfficaces en prévision d’un futur très hypothétique…

Faible plutôt que fort

Pour Brunel, le « développement durable » n’est pas la bonne voie : il doit concilier équité, économie et environnement, ce qui est trop limité. « Chacun tire l’attelage dans sa propre direction » (p.65). Et voici, ci-dessous, les trois « attelages » :

Le durable à l'intersection des 3 E
Le durable à l’intersection des 3 E

Les « ayatollahs » de l’environnement défendent une durabilité forte : les ressources naturelles doivent absolument être maintenues en l’état.

Mais on devrait aller vers une durabilité faible, considérant que des ressources peuvent être substituées par les techniques de l’homme. De plus, et c’est le cheval de bataille de l’auteure, l’environnement n’est que le produit des activités de l’homme : « il n’existe pas de milieux naturels qui n’aient été anthropisés, transformés par l’homme. La nature n’est qu’une construction sociale, qui dépend des lieux, des époques, et des priorités que se donnent les sociétés. » (p. 69)

Le meilleur et le pire

Sylvie Brunel trouve les arguments pour démonter certaines croyances. Comme la biodiversité : « C’est dans les jardins des grands hôtels tropicaux (…) que la biodiversité est la plus grande. » (p. 86).

Et son analyse de la vie sauvage, que l’on veut préserver, voire retourner y vivre, est pertinente : la nature, c’est la loi de la jungle, la raison du plus fort, tout simplement. Et de rappeler : « La seule espèce à avoir développé une conscience de son prochain, à avoir souhaité protéger le faible, le handicapé ou le menacé, c’est précisément l’être humain. » (p. 89)

Mais hélas, certains propos lui font perdre sa crédibilité. Ainsi, elle doute des prévisions du GIEC, confondant climatologie et météorologie : « On ne peut déjà pas prévoir le temps à plus d’une semaine ! » (p. 117). Ou, expliquant que livré à lui-même, le milieu naturel est colonisé par des espèces invasives, elle prend parmi ses exemples la perche du Nil dans la lac Victoria : un comble, quand on sait qu’il s’agit d’un désastre écologique imputable à l’homme !

D’autres sottises ne manquent pas, mais je les gardes pour introduire mes prochains articles…

Suivons l’Afrique

Notre géographe ne manque pas d’audace. Ainsi trouve-t-on un chapitre « L’Afrique, laboratoire du développement durable », où elle demande que les ONG de s’occupent plus de ce continent : « Il est impératif de faciliter la modernisation et l’aspiration profonde de sa population au développement : l’Afrique n’est pas notre zoo. » (p.105).

Mais son discours est ambigüe, car elle explique ensuite que l’Afrique pourrait être un modèle à suivre : elle pratique l’économie légère, est as du recyclage, est forcé à la décroissance.

Alors donc, développement et décroissance seraient possibles ? Réponse en page 129 où Brunel se sabote elle-même : « Le développement (…) ne peut se faire sans croissance. »

Tournons la page est concluons…

Pilule bleue ou rouge ?

A qui profite ce livre ?
A qui profite ce livre ?

Je referme le livre et me demande : ai-je bien compris le message de Brunel ?

Les ONG en ont pris pour leur grade, les pauvres ont été défendus contre des gens comme moi (car je me sens clairement visé), accusé de vouloir imposer un mode de vie « bio » et « éthique » coûteux, en même temps qu’exiger une protection de la nature qui n’a rien demandé.

Alors, est-ce que Brunel me demande de ne plus soutenir personne ? Ne puis-je plus profiter de mon pouvoir d’achat pour soutenir une autre économie, qui ne deviendra accessible aux plus démunis que si elle se développe ?

Quant aux (grosses) ONG, c’est comme les syndicats : on les accuse d’extrémisme, d’inefficacité, de propager la mauvaise nouvelle, de jouer le jeu des multinationales pour l’un, des patrons pour l’autre. Alors je vous tends deux pilules : la bleue c’est pour rester dans ce monde, la rouge c’est pour se réveiller dans un monde sans ONG et sans syndicat…

Je prends la bleue…

« A qui profite le développement durable ? » par Sylvie Brunel, 154 pages, Larousse

Alors, pilule bleue ou pilule rouge ?

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La peur est au-dessus de nos moyens

La peur est au-dessus de nos moyens

Nous vivons dans un monde où l’accident n’est plus toléré, où la sécurité doit être assuré au maximum, où le principe de précaution doit l’emporter sur le reste. Tout ça parce que « la vie n’a pas de prix ». C’est vrai, elle n’a pas de prix, mais vouloir la protéger de n’importe quel risque est au-dessus de nos moyens, et c’est encore plus vrai quand ce risque n’est pas clairement prouvé.

Pour en finir avec le principe de précaution

Jean De Kervasdoué aimerait donc en « finir avec le principe de précaution » (sous-titre de son livre), qui prévaut en France, freinant ainsi l’utilisation des nouvelles technologies, ou décourageant la recherche dans certains secteurs.

Économiste de la santé et ingénieur agronome, il est bien placé pour tordre le coup à l’obscurantisme dans lequel est plongée la population, que l’État doit rassurer avec des actions contre-productives, dictées par des émotions et non plus par l’avis de la communauté scientifique ou les experts.

Suivons cet ancien directeur des hôpitaux dans des domaines qu’il semble bien maîtriser…

Aussi dangereux qu’une carotte

Sans dénigrer les précautions à prendre autour des OGM, l’auteur nous explique exactement ce qu’est un gène, et en quoi un organisme génétiquement modifié ne fait que poursuivre la logique des croisements que l’homme fait depuis la naissance de l’agriculture. « Les carottes, les vers à soie, tout comme certaines races de chien (…), sont tellement génétiquement modifiés qu’ils sont devenus incapables de survivre sans l’assistance de l’homme. » (p. 109)

La peur est au-dessus de nos moyens
Un ouvrage qui ne craint pas les nouveaux domaines de recherche

Avec les OGM, on ne fait que forcer le destin des mutations : c’est un domaine d’avenir dans lequel la France aurait dû exceller, mais la crainte populaire l’a emporté sur l’avis scientifique, tuant dans l’œuf tout développement économique dans ce domaine.

Certes, on pourrait répondre à l’auteur que des études montrent que…, des statistiques indiquent que…

Le GIEC, l’autisme et l’eau de Javel

Mais il nous répond que toutes les études ne sont pas aussi scientifiques que l’on pourrait le croire, et que « la vérité en science ne s’établit jamais par consensus, surtout si ce consensus est établi par des scientifiques en partie nommés par des politiques » (p. 45) : à titre d’exemple, l’origine psychologique (et non biologique) de l’autisme fut longtemps défendue par des psychiatres de renom. L’histoire pourrait se répéter avec le GIEC

Quant aux chiffres, il faut bien connaître leur contexte pour juger de leur ordre de grandeur. Un simple exemple : si le pourcentage de mortalité par cancer augmente… c’est parce que les autres causes de mortalité diminuent, tout simplement !

Enfin, une dangerosité dépend aussi de l’usage : l’eau de Javel est bien utile, et pourtant toxique à forte dose. Et malgré tous les accidents domestiques qu’il provoque, il n’est pas interdit !

Fermons cette parenthèse et poursuivons avec un cas d’école du principe de précaution…

Il suffit d’avoir peur

De Kervasdoué consacre un gros chapitre à l’affaire de la grippe H1N1, événement médiatisé que nous avons connu aussi en Belgique, en 2009. Rappelons-nous ces millions de vaccins achetés préventivement, en vue d’une pandémie qui n’est jamais venue. L’auteur démontre l’effet de panique et la suite de décisions incohérentes prises par les gouvernements, pour une grippe mal évaluée, bénéficiant de la peur de la grippe aviaire (1994).

« Cette application du principe de précaution montre qu’il n’est pas nécessaire de savoir pour agir, il suffit d’avoir peur. » (p. 160)

Ce principe de précaution a coûté 1 % de l’impôt sur le revenu de l’année (p. 156). En plus, cette affaire a apporté de l’eau au moulin des détracteurs de la vaccination.

Tous chimique

« Un produit chimique est un produit naturel ou synthétique qui peut interagir avec un système biologique » (p. 36) : voilà une entrée en matière pour nous expliquer que nous sommes aussi chimique que le sulfate de cuivre, et qu’il est infondé de faire un lien entre produit chimique et santé.

L’auteur prend surtout le cas des produits qualifiés injustement de « cancérigènes », s’interrogeant sur la « pertinence d’une extrapolation des effets observés chez les animaux soumis à de fortes doses pour estimer les effets des faibles doses sur les hommes » (p. 81) – pensez à l’eau de Javel…

Il prend comme exemple le Bisphénol A (rappelez-vous, l’affaire des biberons), maintenant interdit en France, mais pas aux États-Unis : encore une peur qui nous fait régresser car « il existe rarement de parfaits substituts à quoique ce soit. Un produit qui se vend est par essence un produit auquel quelqu’un trouve une certaine utilité. »

Bon, j’avoue qu’avec cette dernière phrase j’ai du mal à garder ma neutralité, mais… attendons la fin.

Nous vivons plus longtemps, où est le problème ?

Nous l’avons compris, De Kervasdoué fonce dans le tas, et rétablit certaines (ses !) « vérités », dont encore celles-ci : la sélection naturelle est la principale cause d’extinction des êtres vivants et non l’homme ; la culture bio ne tient pas la route ; la peur des antennes GSM est infondée ; on a une fausse perception de la « nature » ; les seules énergies vertes seront incapables de répondre aux besoins de l’humanité ; l’homme vit depuis la nuit des temps avec les nanoparticules et il est idiot d’avoir peur de la nanotechnologie ; les liens entre l’alimentation et la santé sont mal compris, etc. Et de nous rappeler : « malgré tout, l’espérance de vie augmente. » (p. 88)

Bon, ça va, vous n’êtes pas tombé de votre chaise ? Moi je reste zen, car j’ai lu le livre…

La fin de l’obscurantisme ?

Si certaines affirmations me paraissent convaincantes, d’autres me laissent sceptiques, comme celle expliquant qu’on ne manquera jamais d’eau (certes l’auteur s’est fait aider d’un spécialiste, mais son analyse ne porte que sur la France – la belle affaire !), ou celle sous-entendant que les produits chimiques restent la solution la plus efficace pour une agriculture qui devra nourrir 9 milliards d’humains (ça a un air de déjà vu !).

Certes toutes ses explications sont illustrées d’exemples qui ont le mérite de révéler notre ignorance. Mais on peut trouver autant de contre-exemples pour être en désaccord avec l’auteur, et le prochain livre chroniqué est quasiment l’antithèse de celui-ci !

Me voici donc un peu sorti de l’obscurantisme, mais le débat n’est pas clos… Mais le sera-t-il un jour ?

« La peur est au-dessus de nos moyens », par Jean de Kervasdoué, 237 pages, PLON

"Ces découvertes mal transmises et encore moins bien comprises prennent le chemin d'Internet et nourrissent l'obscurantisme contemporain" (p.87)

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Viva el presidente

Un pays peut-il aller à contresens de la mondialisation et du libéralisme ? L’Équateur s’y essaie, avec un président charismatique à sa tête…

Le président vous salue

En ce lundi 29 octobre 2012 nous sommes sur la Place de l’Indépendance, Quito, Équateur. Il est presque 11h, et une foule s’est assemblée, sous l’étroite surveillance de policiers surarmés et prenant leur rôle très à cœur (càd qu’ils n’ont pas l’air commodes et qu’on n’ira pas leur demander du feu !).La raison de ce dispositif ? Il apparait bientôt sur le grandiose balcon qui nous surplombe : c’est le président de l’Équateur, venu assister au changement de la garde présidentielle. Entouré de toute une suite (est-ce miss Équateur là plus loin ?), il salue la foule et celle-ci le lui rend bien : vivas et banderoles l’accueillent avec une ferveur non simulée, on sent bien que le président a trouvé sa place dans le cœur de son peuple.

Le président de l'Equateur assiste au changement de la garde
Un président qui ne doit pas se sentir seul

Mais qu’a-t-il donc fait ?

« El ecuador ya no esta en venta » (l’Equateur n’est plus en vente), « Es hora de luchar por nuestro patria » (Il est temps de se battre pour notre patrie), lit-on sur les banderoles…

Économiste de gauche

Il s’appelle Rafael Correa, a 49 ans et est assez bel homme si l’on écoute l’avis de la gente féminine – mais ça n’influencera pas mes propos ! Il a fait des études d’économie à l’UCL (où il a rencontré son épouse belge), aux USA puis dans son pays : cela a fait de lui un économiste… « de gauche » ! Il a sans doute bien assimilé le dogme du néo-libéralisme, mais a conclu que ce n’était pas bon pour son peuple !

Résultat : quand, fin 2006, mr Correa devient président de l’Équateur, il prend une série de mesures, que l’on approuvera ou critiquera, mais qui ont le mérite de suivre ses convictions : des actes, pas des simples promesses électorales ! Voyez plutôt :

  • Il met en place un Comité d’Audit qui décidera de ne plus rembourser une partie de la dette, jugée illégitime. [1]
  • Le pays vit principalement du pétrole (membre de l’OPEP) : il renégocie les contrats avec les sociétés pétrolières, pour augmenter à 70 % les rentes à l’État. Il est même question de nationaliser le secteur pétrolier. [2].
  • Se voulant d’un « Socialisme du XXIème siècle », il multiplie les mesures sociales : triplement des dépenses en matière d’éducation et de santé, doublement des allocations pour les mères célibataires, aides aux petits paysans, baisse du prix de l’électricité. [3]
  • Il régularise le système bancaire. [4]

Voilà pour les faits marquants. Mais l’Équateur et son président peuvent nous étonner avec d’autres mesures réactionnaires…

Les droits de la terre

Le peuple a approuvé en 2007 le nouveau projet de constitution. Ses articles vont dans le sens du social [5], vous l’aurez deviné, mais établissent aussi les « droits de la terre ». Ainsi on trouve l’article 71 : « La nature a le droit d’exister, de maintenir ses cycles vitaux, sa structure, ses fonctions et ses processus d’évolution. Toute personne, communauté, peuple, a la capacité de demander à tout organisme public la reconnaissance des droits de la nature. »

En conclusion, la constitution Équatorienne est devenue un instrument de résistance contre les agissements des multinationales… et du gouvernement lui-même, ce qui est bien nécessaire ! Car le pays est écartelé entre sa riche biodiversité et son pétrole. Ce qui le met dans une position contradictoire, illustrée par ces deux exemples :

  1. Les indiens de Sarayaku se battent pour protéger leur territoire contre l’industrie du pétrole. Un comble, au vue d’une constitution qui devrait justement les protéger. [6]
  2. Le projet Yasuni ITT part d’une bonne intention : l’Équateur demande un dédommagement à la communauté internationale, pour compenser les pertes de rente dues à la non exploitation de ressources pétrolières en Amazonie – épargnant ainsi le monde des gaz à effet de serre. Mais pourquoi faire surgir ce problème hors de ses frontières, alors que sa constitution est censée protéger ces territoires contre toute forme d’exploitation ? [7]

Pauvre Rafael

Retour sur la Place de l’Indépendance, où nous partageons l’exaltation des Équatoriens : je photographie le président tandis que me trotte en tête le chiffre de 5 %. Oui, 5 % de chômage [8], c’est ce que venait de me dire notre guide local.

Ah ça oui, le peuple équatorien peut bien être fier de son président. Mais fait-il vraiment l’unanimité ? « Les riches ne l’aiment pas », me répond notre guide. Voilà une réponse sans surprise. Le constat n’est-il pas plutôt « A part son peuple, personne ne l’aime » ?

Car notre président semble mettre les moyens pour contrôler les médias à son avantage [9], et avoir le peuple avec lui, plutôt que son parlement.

Rafael Correa nous salue
Rafael Correa nous salue, en gardant une main sur la barre

Voilà un homme qui me donne l’impression de vouloir aller jusqu’au bout de ses convictions, contre vents et marées, et tant pis si la démocratie en prend un coup, tant pis si ses décisions ne servent pas la mondialisation. Hélas, c’est sans doute cette dernière qui décidera du sort du pays. Allez jeter un œil sur l’étude économique faite par la Coface : voilà sur quoi est jugé un pays, et ça me désole !

Alors je préfère garder l’image, certainement subjective, que peut avoir un touriste n’ayant passé que deux semaines dans cette contrée : celle d’un « pays du sud » qui s’en sort bien, qui prend son destin en main, et qu’on aimerait montrer en exemple…

Pourvu que son capitaine ne se fasse pas emporter par la tempête…

"Le libre-échange profite au plus compétitif, au plus productif, à celui qui a la meilleure technologie. Nous ne sommes pas contre le commerce, mais contre l'ouverture à tout va..." (Rafael Correa)

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